Hélène Animatrice
Inscrit le: 09 Mai 2006 Messages: 1904 Localisation: Vosges
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Posté le: 17 Jan 2008 15:13 Sujet du message: |
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sans trop de rapport, quoi que...
Je me suis mise à penser à la bibliothéque d'Alexendri, tout ce savoir, rassemblé, puis le feu, puis plus rien, enfin, ptete un feu crapuleux qui sait...et ce savoir pas si perdu que ça, mais là n'est pas mon propos.
Le net me fait un peu penser à cette fameuse bibliothéque, tout ceci ne reste que du virtuel, et sans ordinateur, difficilement abordable...
Un ptit film en mémoire, une fiction de totalitarisme où les livres sont brûlés, les résistants à vivre dans la forêt, de véritables bibliothéques humaines, chacun ayant à charge la mémoire d'un livre...
Si tout était à refaire, il serait dérangeant que seule une version du savoir humain ne soit conservée, ou du moins, mise à disposition de l'ensemble des individus de la reconstruction...
_________________ ...simplement y être, et entiérement ... |
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Méléagant Pionnier de Sagesse Primordiale
Inscrit le: 21 Avr 2008 Messages: 21
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Posté le: 24 Avr 2008 23:31 Sujet du message: |
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“Morholt était fort, musclé, fier et de haute taille. Il ne craignait aucun chevalier au monde.” Le pays d’Irlande où vit la famille d’Iseut, abrite de bien curieux personnages ! Qu’il s’agisse du frère de sa mère, le géant Morholt, ou d’un être tout-puissant ravageant le pays, serpent ou dragon, ces personnages ne sont pas exceptionnels dans la tradition médiévale. Explorer leur nature autant que leur contexte apporte des lumières précieuses à au roman d'Iseut.
Qui est donc Morholt ? Tout d’abord, c’est un géant. Or dans tous les contes et légendes, dans tous les mythes, qu’ils soient mésopotamiens, scandinaves, grecs ou celtiques, les géants sont toujours associés à un état social dit barbare, archaïque et hostile à la civilisation. Les Titans grecs, amis d’Héra, sont les ennemis de Zeus; leurs combats (les Gigantomachies) sont impitoyables et Zeus finit par les vaincre : on considère habituellement qu’il s’agit là de la victoire du bien sur le mal, de la civilisation sur la barbarie, de l’ordre sur le chaos. Le géant d’Irlande peut être le frère des géants et Titans grecs. D’ailleurs, d’après R. Wace, “les géants ont été les premiers habitants de la Grande-Bretagne. Ils sont donc liés au temps des fondations ou de l’origine.” Ceci indique bien, sinon leur “aborigine”, du moins leur antériorité sur les peuplements historiques. Comme bien des “primitifs”, le géant est rustre, laid, difforme, grossier. On le dépeint comme un être velu armé d’une massue : tout à fait l’image d’Épinal de notre “homme préhistorique”. Il habite dans la forêt, qu’il s’acharne d’ailleurs à défendre contre les modernes qui la déboisent ou la dévastent; il se tient sur un tertre, ces petites collines associées à l’habitat des fées, entrées de tumulus et de logis cachés sous terre. S’il est souvent méchant, il est toujours laid. “Ce n’est pas que ce soit un homme méchant, mais il est laid. C’est lui qui garde la forêt, et tu verras mille animaux sauvages autour de lui.” Cette familiarité avec les bêtes le désigne comme “maître des animaux”, comme clair représentant des sociétés totémiques. Il a “des yeux de chouette, un nez de chat, la bouche fendue en gueule de loup, des dents de sanglier ...” Enfin, ce personnage est montré comme un ennemi de la société, en l’occurrence celle du héros Tristan : il exige un tribut, et un tribut dramatique puisqu’il s’agit des enfants de Cornouailles. Qu’ils soient tués ou esclavagisés, ces enfants sont arrachés à leurs familles. Les historiens et archéologues notent que ce fait, comparable aux meurtres des premiers-nés, est souvent corrélé au changement de filiation, la filiation patrilinéaire se substituant à la filiation matrilinéaire. Le sacrifice de ces enfants aurait joué un rôle de pacification sociale dans les rivalités familiales nées du changement juridique : la famille de la mère et la famille du père se sont en effet disputé les enfants nés d’une fille de la famille natale mais désormais épouse dans une famille conjugale; ce geste effroyable du “sacrifice des premiers-nés” aurait alors signifié le renoncement de part et d’autre à l’appropriation de l’enfant. Il est donc possible que le tribut d’enfants, fréquent dans les mythologies indo-européennes, renvoie à ce basculement du droit; les rares “sacrifices” d’enfant dans le monde celtique sont toutefois significatifs; le premier apparaît dans une lutte entre deux clans, un clan de la “Terre de Promesse” (matrilinéaire) contre un clan de Gaëls (patrilinéaire) : un druide consulté par les Gaëls qui n’ont plus ni blé ni lait, promet le retour de la chance si l’on tue “le fils d’un couple sans faute” , enfant qu’on trouve dans la Terre des Fées ! L’autre exemple est la demande de “sacrifice” de l’enfant Merlin, fils de femme et d’incube. Mais ces sacrifices sont plutôt propres au Moyen-Orient ancien qu’à l’Europe. Dans notre corpus, la société irlandaise est réprouvée au cours de l’épisode du Morholt; elle est chargée d’opprobre, probablement celle qui stigmatise la société totémique ancienne dénoncée alors comme brutale, barbare et attardée. Le héros est dès lors légitimé dans son combat contre ces “forces du mal”.
Enfin Morholt est un oncle. Il est partie intégrante de la famille d’Iseut. Son importance dans le conte est plus grande que celle du roi, d’ailleurs souvent non-nommé. Il est oncle d’Iseut parce que frère de sa mère. Certes, celle-ci a un mari : nous sommes donc en société conjugalisée; encore que la tradition orale n’ait pas forcément affublé la reine Iseut d’un époux. Mais ce mari est petit quand l’oncle est grand, géant même. L’association frère-sœur est très fréquente dans les histoires anciennes, voire antiques. Que l’on songe aux pharaons qui régnaient en association non pas conjugale mais fraternelle; que l’on songe à Merlin, l’enchanteur, et à sa sœur Gwendydd avec qui il se retire dans la forêt; à ces héros presque dieux de la tradition celtique, Gwyddon et Arianrod : celle-ci désigne explicitement son frère comme “père” de son enfant; y voir un inceste, avec toutes les connotation mystiques ou psychanalytiques que s’autorise notre époque imbue de spiritualisme, c’est ignorer l’importance de l’oncle comme père social de ses neveux et nièces dans les sociétés à filiation matrilinéaire, ou totémiques. On observe souvent la même erreur d’interprétation, ô combien capiteuse, à propos d’Héloïse et son oncle Fulbert, “un possible père naturel” ou encore d’Arthur et sa sœur Morgane. Le chevalier Mordred, fils de Morgane, est souvent pris non pas pour un “fils social” de son oncle Arthur, mais pour un fils génétique ! Et l’inceste supputé fait goulûment délirer ! Si l’on garde en mémoire la connotation foncièrement matrilinéaire de Morgane et de l’île d’Avallon (dite “île des Femmes”) où elle demeure, on ne s’étonne pas de la tension terrible tiraillant le frère et la sœur par ailleurs si affectueusement liés : lui, ardent combattant de l’ordre nouveau, pourfendeur de dragons et maint autre animal totémique et marieur invétéré de tous ses chevaliers, face à elle, aussi ardente et combative pour défendre le vieux système autochtone des groupes matrilinéaires. Dans cet ancien système pré-féodal, comme dans les actuels systèmes matrilinéaires, “la place de la relation mari/femme est remplacée en très grande partie par celle de la relation sœur/frère. De ce fait la relation sœur/frère a deux aspects : l’un entre sœur et frère, et l’autre entre sœur-frère et les enfants de la sœur.” Mais le Tabou de l’inceste étant particulièrement puissant, la copulation entre eux est totalement exclue. |
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